Transparence pour Léonore

« L’immontrable », de Pauline Delabroy-Allard, éditions Julliard

Ce beau récit, dont j’ai découvert l’existence dans « Le Book Club », n’est pas seulement celui du deuil que l’autrice et sa compagne ont dû affronter au cours de l’année 2024, après qu’une malformation de leur bébé a été diagnostiquée et qu’elles ont fait le choix de recourir à une interruption médicale de grossesse.

Il est surtout — et c’est ce qui fait toute son originalité — le récit de « L’Autoportrait des amoureuses au petit cadavre », « selfie » pris par l’autrice sur lequel apparaissent également le visage de sa compagne et Jacob, leur fils mort-né à 7 mois de grossesse. L’image rappelle que la vocation première de la photographie est d’affirmer que « cela a eu lieu ». Pour soi, pour ne pas sombrer dans la folie lorsque l’événement en question est difficilement dicible, lorsque « tout le monde veut que ça passe, que ça s’adoucisse, que ça cesse. Et surtout, qu’on n’en parle plus ».

Pauline Delabroy-Allard interroge ainsi le sens d’une photographie immontrable. À notre époque saturée d’images, « un bébé sans vie, ça ne se montre pas. Ça ne s’expose pas. Ça contredit. Ça interrompt. C’est un nœud dans le langage, une tache sur la toile. L’immonde ne se regarde pas : il s’évite, il se range, il se nie ». L’image existe, mais elle n’a pas sa place dans notre société : l’immontrable n’est pas visuel, il est socialement intégré. L’autrice rappelle pourtant que cette impossibilité de montrer est historiquement récente. À une époque pas si lointaine, où l’on faisait des photographies avec moins de frénésie qu’aujourd’hui, il en allait tout autrement (voir cet article sur le portrait post-mortem sur le site de la revue Beaux-Arts : Les portraits post-mortem : la mort dans l’objectif…). Il y avait alors sûrement moins de photos des vivants. Mais quid de celles et ceux qui n’ont pas « vécu » au sens où on l’entend habituellement ?

Lorsque j’avais vu le film 𝑆𝑎𝑔𝑒-ℎ𝑜𝑚𝑚𝑒, de Jennifer Devoldere (2023), la scène de la photographie des parents avec leur bébé mort m’avait choqué ; je l’avais trouvée glauque. Puis cela nous est arrivé, je n’ai pas imaginé un seul instant que nous puissions être privés de photographies de nos bébés. Quelle différence entre la photo d’un bébé endormi et celle d’un bébé mort ?

Née sans vie à 32 semaines d’aménorrhée, notre fille Léonore semble dormir paisiblement sur les clichés pris à la maternité, peu après sa naissance. Avec ses 17 SA, notre fils Pio est né trop tôt pour donner cette illusion. Dans nos téléphones, ma compagne et moi conservons des photos de nos deux enfants. Elles sont imprimées et sauvegardées sur plusieurs supports, au cas où. Les personnes qui les ont vues se comptent sur les doigts d’une main. Cela ne me dérange pas de les montrer si on me le demande. Je ne le propose jamais — par crainte de choquer.

A écouter : Pauline Delabroy-Aller dans « Le Book Club » de France Culture (17/02/2026)

 

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Transparence pour Léonore

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture